Les voyages de Clamence
entre Saint Germain en Laye et la Belgique s’échelonnaient de façon
irrégulière, le parcours et le moyen de transport changeaient à chaque voyage,
les hébergements aussi.
L’insécurité de ces déplacements mettait à mal son caractère
ombrageux, mais la justesse de la cause demeurait intacte tant qu’il était
dans l’action
Après Saint Germain en Laye où ses absences bizarres et le peu
d’intérêt que Clamence portait à un cursus classique, furent jugées intolérables,
il lui fallut voir ailleurs.
Pion à temps partiel au Collège Cévenole Protestant du Chambon
sur Lignon, il put sans difficulté mettre en piste un parcours de 300 kms du
Chambon au quartier de la Cervette à Genève en faisant un léger crochet par
Lyon, ville étape pour le chargement et le déchargement de la ou des valises à
fond double.
Pour Clamence, la fin de ses missions fut brutale et le temps
de l'esprit d’innocence allait cesser.
Juillet 62 approchait, Alger allait s’installer dans une fête
provisoire de la libération des pays du tiers monde, dernier soubresaut avent le
choc de la réalité.
Le départ en masse des Pieds Noirs et des Juifs n’avait été
prévu par personne et ceux qui ne voulaient pas de cette voie avaient été
éliminés de longue date dans les deux camps, les morts plus récentes ne
faisaient que le rappeler. Clamence avait toujours des dates présentes en
mémoire
27/12/1957 – Abane Ramdane – meilleur futur cadre algérien tué par ses
camarades
04/01/1960 – Albert Camus – Clamence avait toujours cru en son
assassinat par les Américains, un clan du FLN ou l'OAS
25 / 01/1961 – Maître Pierre Popie - Avocat tué l'OAS
22/06/1961 -Cheikh Raymond - chanteur
arabophone et oudiste, tué par un clan du FLN
15/03/1962
– Mouloud Férahoun - écrivain algérien d'expression française. inspecteur des centres
sociaux, tué par l'OAS
Et pour des milliers d’autres, le sang continuait à couler
Des gens inconnus de Clamence mais avec de fortes références,
l’invitaient à Alger.
Il voyageait sous son nom et avec ses vrais papiers – il
aurait pu le faire plus souvent –
L’Aéroport d’Alger – Maison Blanche et pas encore Houiari
Boumedienne - était couvert d’avions venant de partout, surtout du sud
Idir avait rejoint depuis longtemps la willaya commandée par
Amirouche. La folie de ce personnage et les manipulations réussies du Capitaine
Paul-Alain Léger (la Bleuite) faisaient craindre le pire à sa femme qui attendit
de ses nouvelles toute sa vie, sans résultat
Le départ des pieds noirs avait créé de tels trous dans les
structures de la société du haut en bas, qu’il était facile de trouver des
endroits pour agir.
Moniteur au centre aéré d’El Madania (ex-Centre du Clos
Salembier) et
apprenti-homme à tout faire chez l’éditeur-libraire aux Vrais Richesses aux côtés
d’ Edmond Charlot, génial dans son job, revenu à Alger fin juillet 1962 et
« reparti » en 1965. La vie de Clamence aurait pu devenir positive
avec un peu plus de discernement et de constance.
La gouvernance de Ben Bella se révéla telle qu’était le
personnage, inconséquent, versatile et manipulable, ce qui profita aux
islamistes « au double langage »
La fête permanente n’empêchait pas Clamence d’être hantée par
le contenu de ses valises à double fond et il parvient à rencontrer D* qui alimentait
en explosif des attentats comme ceux de 57 qui tuèrent des civils à la
Corniche, aux bars du Coq Hardy et de l’Otomatic.
Après lui avoir dit qu’il était déjà en tôle au moment de ces
attentats, D* s’enfermât dans une position léniniste terrifiante de violence,
comme si elle lui permettait de ne pas avoir de cauchemars, ce qui n’était
certainement pas vrai.
Clamence garderait toute sa vie les propos de Camus, comme un
reproche permanent et ineffaçable.
« J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner
aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par
exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la
justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. (Stockholm – 14/12/1957) »
Clamence pensait que, peut-être, D* en parlait avec son
ennemi-complice au sein du nouveau pouvoir, Mikhalis Raptis dit Pablo –
dirigeant de l’internationale trotskiste – mais sur ce point il avait peur qu’ils
ne soient d’accord pour réserver une balle à Camus.Pour moi, plus modestement, ce serait sans doute un billet de retour précipité.
Quand début 1964, après une
cuite mémorable avec de Cubains expatriés en Afrique depuis longtemps, Clamence fut interpelé avec d'autres tiermondistes d'origines les plus variées pour aller entendre Ben Bella au Palais du
Gouvernement (ex-Gouvernement Général) faire un discours interminable en arabe
dont le ton indiquait une tempête force 10, ça lui sembla logique.
A la fin d'un discours qui glaçait d'effroi ceux qui le comprenait, il ne fut pas surpris d’entendre Ben Bella, flanqué de Boutef', prononcer deux
mots intelligibles en français «SORTEZ IMMEDIATEMENT »
Embarqué par avion à Maison Blanche, Clamence apprit que ses
effets personnels suivraient, ce qui ne fut jamais réalisé.
Au bout de quelques jours dans un point de chute à Marseille, passés à écumer les lieux les moins fréquentables, il fut cueilli par sa famille qui
le cloua dans une discrète clinique psy du quartier de la rue de Charonne dans
le 11° à Paris.
C’était pour la couverture sociale de la »famille »
Clamence voulait que ce texte fut un synopsis, écrit de
mémoire, qui serait relu, vérifié puis étoffé ou …. détruit.