Clamence avait du mal à supporter ce que l’Algérie l’avait
poussé à croire et à faire.
En son temps, il avait eu un long échange avec l'officier d’une
Section Administrative Spécialisée (SAS) de Tizi-Ouzou, cultivé et
enthousiaste, persuadé de ne pas reproduire les erreurs commises en Indochine.
Comment cet officier avait-il géré la fin de la présence
française avec ses moghaznis voués à la mort par le FLN et lâchement abandonnés
par de Gaulle ? Il n’avait jamais cherché à le revoir, alors que ça lui aurait été facile..
Comment lui Clamence, post-adolescent paumé, avait-il passé la
bande jaune avec des kabyles rêveurs
d’une Numidie fantasmée, comme lui altermondialistes inconsistants ?
Comment une guerre limitée à un slogan , de part et d’autre, pouvait-elle
conduire aux constructions nécessaires pour qu’un avenir se concrétise ?
Avec les silences sans fond des anciens du contingent qui avaient été mobilisés en AFN, dans la nuit des caves de Vendée, quand la folle de
Sigournais effaçait les inhibitions, Clamence eut l’impression qu’il aurait pu
parler jusqu’au bout des actes impardonnables qu’ils avaient commis de part et
d’autre d’une ligne invisible qui les hydrolysait.
Il ne s’agissait pas de la guerre qui fait se jeter les uns
contre les autres des combattants et où tuer est nécessaire pour ne pas être
tué
Il s’agissait de tuer des civils pour affirmer son pouvoir
défaillant sur autrui ou pour s’octroyer plus qu’un humain ne peut en demander. Faire l’inventaire de ces compagnons de route de la mort, est une longue et triste litanie qui va de Ravachol (fin XIX°) aux
salafistes-djihadistes des années 81/90 en passant par les frappadingues de la
Fraction Armée Rouge (68/70) et d’Action Directe(79/87)
Avec les anciens du contingent mobilisés en AFN, ça n’eut pas
de suite, l’alcool ne conduit à rien, sinon à perdre son temps et des neurones.
Clamence savait comment l’Algérie avait vécu les 60 ans passés.
Fort des rêves chimériques du Mouvement des Officiers Libres, l’équipe qui
doubla Messali Hadj en 54 finit sa guerre de libération par l’écrasement de ce
qui restait de ses forces dans les maquis du fait de l’action directe de l’armée
française et des intox subies par Amirouche Aït Hamouna et ses troupes.
Les années qui suivirent celles de l’indépendance, n’ont cessé
d’être celles du gaspillage, puis de la prévarication, avec l’intervention pitoyable de l’Est et moins connue de l’Ouest, qui venaient faire
leur marché chez les voyous en place. Le dernier, l’un des pires, faillit
mourir au poste, en remplaçant sa présence rendue impossible pour des raisons
de santé par une photo pour les défilés officiels.
Ensuite, certains ont cru que descendre dans la rue chaque semaine
allait faire naître une démocratie. Le Covid_19 eut raison des défilés et il
ne resta que les paroles du «Juste« Kamel Daoud que rien ne pouvait
arrêter, hormis une balle que certains doivent ajuster dans un coin sombre.
Emporté par sa douleur, Clamence avait oublié les 133 jours de
Mohamed Boudiaf au pouvoir, moins que les 231 de Pierre Mendès-France, deux
lumières dans le gris des faits utiles pour la résistance au désespoir.
Saïd Bouteflika, l’ignoble Monsieur Frère, Monsieur le Régent de
Boutef’, que l’on croyait enfoncé dans une geôle et disparu à jamais, réapparaissait, tel un sphinx monstrueux.