dimanche 29 novembre 2020

01/07/1960 - ALGER...

 En juillet 1960, sans trop savoir , ni pourquoi, ni comment, Clamence se retrouva comme moniteur au Centre aéré du Clos Salembier à Alger

L’une de ses tantes, amie de l’héritière du donateur du Centre, prospère négociant en vins à Alger et à Bordeaux avait dû organiser son embauche pour l’été

Clamence pensait que si les terres de sa famille avaient été dans le Bordelais et si elle avait été catholique, elle aurait intéressé Mauriac.

Pourquoi Mauriac? Pas pour son bloc-notes de l’Express qu’il dévorait chaque semaine, mais pour l’atmosphère de ses romans qu’il avait lu plusieurs fois et où il se retrouvait celui dans lequel il avait toujours vécu.

Clamence se souvint qu’il fut un très médiocre moniteur qui s’ennuyait et que sa coéquipière ne lui fut d’aucun secours, murée dans un silence profond appris au contact d’un père, pasteur charismatique et pionnier de l’éducation de rue sauf pour sa famille.

Ce séjour aurait pu être pour Clamence le grand tournant de sa vie, mais une fois encore le manque discernement et de volonté de s’en sortir par lui-même lui fit défaut, il n’en garda que trois souvenirs qui le poursuivirent pendant 50 ans sans qu’il en fît bon usage

 

Dès le début de son séjour, il se prit d’amitié avec Idir et son épouse, en charge de l’entretien du centre et de sa pinède de 6 ha.

En fait, il ne s’appelait pas Idir (« qui est vivant » en tamazight), mais comme Clamence n’avait plus de ses nouvelles depuis la décennie noire des années 90, il attendait un signe pour dire ce qu’il savait depuis si longtemps.

Devant un thé à la menthe brulant, Idir lui parlait de son ancêtre paysan qui avait été privé de ses terres par la colonisation et qui avait dû effacer son patronyme qui avait un lien avec le lieudit où il vivait pour le remplacer par un numéro fourni par l’administration coloniale. C’est cette humiliation majeure qui ne passait pas

À partir de 1957, les autorités  décidèrent de lutter contre la guérilla menée par le FLN en reprenant le contrôle de la population et en privant le FLN des moyens logistiques, il fut créé des centaines de camps de regroupement dont les conséquences avaient été décrites en 1959 par Rocard

Le refus de la prise en compte de ces deux séparations à la terre, rendait encore plus improbable un avenir commun

Clamence ne comprit jamais comment les forces de gauche y compris les libéraux d’Alger ne firent pas de la réparation de ces infamies, techniquement possible, un combat conforme à leur idéal de justice.

Quand Clamence disait les forces de gauche, il excluait le PC inféodé à Moscou qui rêvait de prendre la place de la France alliée des Américains.

 

Le second souvenir que Clamence gardait en mémoire était la plage et le site de Tipaza que Camus traite si bien, qu’il est difficile d’en parler à sa place. « Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l'espace ».

Clamence finit bien plus tard, par penser que si un tel bonheur était accessible aux hommes, comment pouvaient-ils tolérer que le malheur né de l’ organisation des sociétés les frappent si durement

 

Des tas de gens intéressants passaient par ce Centre et la rencontre qui frappa le plus Clamence, fut celle de Mouloud Feraoun, fils de paysans pauvres, instituteur, écrivain reconnu par Camus, inspecteur des centres sociaux crées par Germaine Tillon, assassiné en mars 1962 par les nazis de l’OAS

Clamence dut attendre la publication du Journal de Feraoun et sa lecture bien des années après sa mort, pour mesurer les déchirements qui l’habitaient entre ses origines, son appartenance à l’administration française, son souhait de l’indépendance et sa certitude que tout finirait très mal

Clamence avait entendu Feraoun parler des quelques-uns qui œuvraient pour une solution maintenant toutes les populations en Algérie malgré les très gros problèmes que cela posait.

Depuis la mort de Camus en janvier 1960 dans un accident d’automobile dont l’enquête fut jugée« sommaire » par Feraoun, celui-ci estimait que ces « quelques-uns » étaient très exposés, non seulement aux crimes des nazis de l’OAS, mais aussi à ceux commis par des officiers FLN agissant hors des frontières sans programme pour les lendemains de leur victoire "diplomatique" et sous influence islamiste via les Frères Musulmans

Les faits donneront raison à Feraoun, en faire l’inventaire serait trop désespérant , surtout si l’on y ajoute en prime, les crimes des autres puissances qui voulaient notre départ d’Algérie y compris des pays amis.

Clamence en tira la leçon que les voies de la Justice étaient étroites mais que ça valait le coup de risquer d’en mourir

 

Idir entraina Clamence  sur la place du Gouvernement, à la salle du Cercle du Congrès, là où Camus lança le 22 janvier 56, "l’Appel à la Trêve Civile" en présence des libéraux, des intellectuels, des cathos des protestants, des artistes et des représentants du FLN.

« Respectons et protégeons la population civile, le temps que se prépare un climat plus favorable à une discussion enfin raisonnable » 

On sait aujourd’hui que Guy Mollet, Président du Conseil ne voulut même pas lire l’Appel à la Trêve Quel con ! Quel vendu aux Ricains !

 Clamence avait souhaité aller rue Michelet pour voir les bars de l’Otomatic et du Coq Hardi ou le FLN avait commis deux attentats à la bombe, les plus connus visant des populations civiles - Ces deux crimes le hantèrent sa vie durant.

Clamence mit un temps fou à épuiser sa passion pour le tiers-mondisme avant de rassembler le souvenir de l’Appel de la Trêve Civile (janv. 56), celui des attentats de l’Otomatic et du Coq Hardi  (janvier 57) et une phrase célèbre et énigmatique pour beaucoup, prononcée par Camus en marge de la remise de son Prix Nobel (décembre 57)

« J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. »

Comme toujours chez Camus, la ligne utile pouvait être simple si l’on était exigeant avec soi-même – L’assassinat délibéré d’innocents ne justifiait aucun combat fut-il le plus légitime. Point Barre !

 

Le retour à Marseille se fit sur le vieux Sidi Ferruch qui grinçait de partout et qui dut se dérouter vers les Baléares pour ne pas se payer une très grosse tempête qu’il n’évita que partiellement – signe prémonitoire du drame qui arrivait?

Clamence savait que s’il commençait à parler de sujets sensibles la suite serait difficile à accoucher, mais il n’avait plus un temps infini pour agir et il ne pouvait plus faire marche arrière.

Clamence ne relut pas, mais n’effaça pas

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